Affaiblissement de B intervocalique

Affaiblissement de B intervocalique

En roman occidental, les consonnes occlusives sonores entre voyelles se sont affaiblies et ont ainsi évolué vers d’autres consonnes. L’occlusion désigne un mode d’articulation des consonnes dont le son est produit par un blocage de l’air suivi d’une libération brusque. Quand ces consonnes sont intervocaliques, c’est à dire entre voyelles, l’articulation se relache et n’arrête plus complètement le flux d’air. Les consonnes occlusives dont nous parlons sont B, D et G. Nous allons examiner d’abord le cas de B.

B intervocalique primaire est devenu BZ en roman I

Cet affaiblissement s’est produit très tôt, dès le roman I. B entre voyelles se confond alors avec V qui est lui même devenu BZ. Il arrive que B intervocalique soit effacé (au contact d'une voyelle antérieure comme U).

Evolution de B intervocalique primaire, parler sigolénois


R I

R II

R III

R IV

forme écrite

bĭbĕre « boire »

bebzre

bebzre

beure

beure

beure

bĭbenda « boisson »

bebzenda

bebzenda

bevendạ

bevendạ

bevenda

hibĕrnu « hiver »

ibzèrno

ibzèrn

ivèrn

ivèrn > ivèr

ivèrn

habere « avoir »

abzere

abzer

aver

aveir > avei

aver

debere « devoir »

débzere

debzre

deure

deure

deure

faba « fève »

fabza

fabza

favạ

favạ

fava

sebu « suif »

seu

seu

seu

seu

seu

BR intervocalique primaire est devenu BZR en roman I

L’occitan n’est pas uniforme ici, une partie conserve BR, mais il devient BZR comme en français et arpitan dans une zone qui couvre les départements actuels suivants : Hautes-Alpes, Drôme, Ardêche, Haute-Loire, Loire, Puy-de-Dôme, Creuse, Corrèze, Lot, Lot-et-Garonne, Dordogne, Charentes (l’est du département est occitan), Gironde, Landes, Pyrénées-Atlantiques. 

Evolution de BR intervocalique primaire, parler sigolénois


R I

R II

R III

R IV

forme écrite

februariu > febrariu 
« février »

febzrário

febzrèir

feurèir

feurèi

feurèir

fabria « forge »

fabzrya

fabzrya

fauryạ

fauryạ

fàuria

fabru « forgeron »

fabzre

fabzre

faure

faure

faure

libra « livre, unité de mesure »

libzra

libzra

liurạ

lhiurạ > yurạ

liura

fàuria est un mot qui est conservé uniquement dans la toponymie,  pour des noms de villages en Haute-Loire mais aussi dans toute la zone occitane citée ci-dessus (francisé en « faurie ») (hàuria en gascon). Le mot commun, lui-même issu de fabria mais introduit plus tardivement et ayant suivi une autre évolution, est farja.

liura « livre, unité de mesure » est la forme générale en occitan, on n'a pas libra.

fabru latin a donné fabre dans une partie de l'occitan, mais favro en arpitan, fèvre en français.

BZ en fin de mot est devenu W/U en roman II

En fin de mot, pour tout le domaine occitan et catalan, BZ est vocalisé en W/U, ainsi que nous l'avons mentionné pour le V primaire.

Evolution de BZ intervocalique du roman I, parler sigolénois


R I

R II

R III

R IV

forme écrite

clave « clef »

clabze

clabz > clau

clau

clau

clau

nĭve « neige »

nebze

nebz > neu

neu

neu

neu

nŏve « neuf, 9 »

nòbze

nòbz > nòu

nòu

nòu

nòu

bŏve « boeuf »

bòbze

bòbz > bòu

buòu > buèu > bèu

beu > byeu > byzeu > beu

buèu

nŏvu « neuf, nouveau »

nòbzo

nòbz > nòu

nòu

nòu

nòu

ŏvu « oeuf »

òbzo

òbz > òu

uòu > uèu > èu

> eu > yeu > yzeu > eu

uèu

jŏvis « jupiter »

dzhòbzis

dzhòbzs > dzhòus

dzhòus

dzèus > dzèu

jòus
« jeudi »

debet « il doit »

debzetz

debz > deu

deu

deu

deu

bĭbet « il boit »

bebzetz

bebz > beu

beu

beu

beu

robore « chêne rouvre »

robzore > robzre

robzre

rure

rure

roure

BZ devant R est devenu W/U en roman II

BZ devant R est devenu W, mais c’est également le cas devant L, et devant toute autre consonne.

Evolution de BZ intervocalique du roman I devant R et autre consonne, parler sigolénois


R I

R II

R III

R IV

forme écrite

februariu > febrariu 
« février »

febzrário

febzrèir

feurèir

feurèir

feurèir

fabria « forge »

fabzrya

fabzrya

fauryạ

fauryạ

fàuria

vivere « vivre »

vibzre

vibzre

viure

viure

viure

plŏvere « pleuvoir »

plòbzre

plòbzre

plòure

plèure

plòure

debere « devoir »

débzre

debzre

deure

deure

deure

tabŭla « table »

tabzla

tabzla

taulạ

taulạ

taula

nĕbŭla « brouillard, brume »

nèbzla

nèbzla

nèulas

neaulas > nyzaulas > nyaulas

neaulas

debitu « dette »

debzto

debzt > debzte

deute

deute

deute

bĭbere « boire »

bebzre

bebzre

beure

beure

beure

male + habitu

malábzto

malabzte

malaute

malaute

malaute
« malade »

Le catalan a les mêmes formes que l’occitan : deute, beure, deure, malalt [ malaut ]. Le castillan a aussi la même évolution, mais U a pu être absorbé par la voyelle précédente : üdebita > deuda « dette » (féminin), üdubitare > dudar « douter » .

Le français a aussi des formes diverses : table, tavle, tole pour tabŭla. La forme tole du picard serait une évolution primitive : ütabŭla > tabzola > táwola > tawla > taula > tole. selon François de la Chaussée.

En français comme en arpitan, BZ au contact d'une consonne s'est effacé, d'où les formes « dette »/deto, « boire »/beire.

B intervocalique secondaire est conservé

Nous avons vu dans un chapitre précédent que la sonorisation des consonnes intervocaliques a modifié P intervocalique en B. Au moment où s’est produite cette sonorisation, au V° siècle, la période d’affaiblissement de B intervocalique était terminée dans une grande partie de la Romania occidentale (aire du portugais, du castillan, du catalan,de l’occitan) mais se poursuivait dans une autre partie (français, arpitan, italien du nord).


En clair, affaiblissement de B intervocalique primaire et secondaire; en couleur intermédiaire, affaiblissement limité à B primaire ; en noir, pas d’affaiblissement de B


Sainte-Sigolène est aux confins de la zone sud-ouest de la Romania occidentale où P intervocalique (B secondaire) est resté B. La limite est en retrait d’une dizaine de kilomètres par rapport à l’extension des autres caractères occitans, et suit plutôt la frontière des anciens évêchés.

Evolution de B intervocalique secondaire, parler sigolénois


R I

R II

R III

R IV

forme écrite

sapa « sève »

saba

saba

sabạ

sabạ

saba

nepote « neveu »

nebodze

nebotz

neb

neb

nebot

lŭpa « louve »

loba

loba

lbạ

lobạ

loba

sapone « savon »

sabone

sabó

sab

sab

sabon

On ajoutera aux exemples du lexique de Sainte-Sigolène :  cubèrt  [ tjy’bɛʀ ] « toit »,  raba « rave », sabor [ sa’buʀ ] « saveur », sabent [ sa’b ] « savant » , cubercèl [ tjybaʀ’se ] « couvercle », crebar « crever », ribèira « rivière », cubèrta [ tjy’bɛʀtɔ ] « couverture », chabeç [ tsa’bø ] « traversin », chabèstre « chevêtre, licol », achabar « achever », raba « rave »,  abelha [ a’bijɔ ] « abeille » (opposé à avelhi en Forez, le français « abeille » est un mot importé depuis l’occitan), chabeus « cheveux » (los chabeus est moins courant que los peus qui est probablement une forme initialement péjorative).

Il y a des exceptions, trovar, travalhar, saver qui sont certainement des formes importées.

L’affaiblissement de B se poursuit au delà du roman I en français, arpitan, italien du nord: üripa > riba > ribza, üsapa > saba > sabza, ce qui donnera plus tard riva/rive, sava/sève.

BR intervocalique secondaire est conservé

Evolution de BR intervocalique secondaire, parler sigolénois


R I

R II

R III

R IV

forme écrite

ŏpera « oeuvre »

òbra

òbra

òbrạ

òbrạ

òbra

aprili « avril »

abrili

abril

abril

abrial > abrià > abriyà

abrial

lĕpore « lièvre »

lèbre

lèbre

lèbre

lèbre

lèbre

Les parlers francoprovençaux qui sont proches du domaine occitan ont lèure (ou leaure) à la place de lèbre. La forme UR s’intercale entre la forme purement occitane BR et la forme arpitane VR. Elle est le résultat de la combinaison d’une caractéristique francoprovençale, P intervocalique devenu BZ, et d’une caractéristique occitane qui déborde sur le domaine arpitan, la vocalisation de BZ devant R. Elle pénètre légèrement en zone occitane, en Ardèche, Drôme. Les parlers francoprovençaux plus distants ont uevra, avril, lièvre.

A Sainte-Sigolène, et dans les communes voisines, on ne connaît que des formes B : lèbre, òbra « œuvre » de ŏpera, cubrir « couvrir la semence de céréales », abrial « avril »… à l’exception du cas particulier de chiòra « chèvre » que nous allons voir plus loin, mais également de receure « recevoir » qui ne suit pas la forme occitane recebre, et quelques autres formes avec B secondaire vocalisé comme sáure « savoir », qui semblent venir des parlers foréziens les plus proches. On a aussi comme la plupart des parlers occitans paure « pauvre »[4], de paupere, au lieu de paubre. On signalera qu’il existe aussi à Sainte-Sigolène la forme lèbra, formée par analogie avec les mots féminins qui sont généralement en A, lèbre étant féminin en langue d’oc.

(L’écriture « pauvre » en français est due à l’influence du latin, l’écriture authentique est « povre » : « Aucuns escrivent pauvre pour ce qu’il vient de pauper » R. Estienne )

B devenu final est devenu P

Nous avons vu dans le chapitre Sonorisation des consonnes intervocaliques sourdes qu’une consonne sonore devient sourde quand elle se retrouve en fin de mot, ou en fin de syllabe. 

Bien que la majorité des parlers de l’est du Velay ne prononcent plus les consonnes finales, cette caractéristique oppose également l’occitan et l’arpitan qui n’a pas conservé la consonne finale dans ce cas:  occitan lop, loba ; arpitan lou, louva. Le français a deux formes : leu et lou, « loup » écrit avec un P sur le modèle du mot latin.

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Le roman

Auteur : Didier Grange - 2014 - modifié 2016

Parler de Sainte-Sigolène

Le roman

Alphabet étendu

Quelques notions de phonétique articulatoire

Le système vocalique du roman occidental

L’accentuation romane

Sonorisation des consonnes intervocaliques sourdes

Palatalisation de C et de G devant E et I (première palatalisation)

Effacement des voyelles finales E et O

Effacement des voyelles posstoniques

Evolution de V latin

Affaiblissement de B intervocalique

Affaiblissement de D intervocalique

Affaiblissement de DH intervocalique

Affaiblissement de G intervocalique

Effacement de N instable en fin de mot

Conservation de AU primitif

La diphtongaison de È et de Ò en roman I

La diphtongaison de E et de O en roman II

Le groupe CT est devenu YT

La diphtongaison de È et de Ò en roman III

Formation de U antérieur, fermeture de O ( Ụ )

Introduction des mots savants

Disparition du système de cas

Le système vocalique sigolénois

Séparation de A antérieur et de A postérieur

La palatalisation moderne

E peut être prononcé I

Simplification des triphtongues

La prononciation proclitique

Les mots brefs

Effacement de S

Effacement de L

Effacement des consonnes finales

Consonantification des voyelles

Déplacement d'accent

Le suffixe ÈIR/ÈIRA

Le suffixe AOR devenu ÒUR

Palatalisation de GL

E devant R

L'interdiction

La négation

La restriction

L'action répétée

Les articles

Les pronoms

Les articles et pronoms démonstratifs

Les adjectifs et pronoms possessifs

Les adjectifs numéraux

Le sujet indéfini

Le présent simple

Le présent composé

Le passé simple

L'imparfait

Le futur simple

Le conditionnel

Le subjonctif

L'impératif

Conjugaison de Èsser

Conjugaison de Aver

Conjugaison de Faire


Marraire
Tèrras occitanas de Velai e Vivarés
Çais sètz benvengut.
Divèndres 28 d'abrial de 2017
quatre oras e quatre
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